Le mythe de la manipulation mentale
Ce qui suit est un historique court et condensé de la manipulation mentale (dite également lavage de cerveau, coercition psychologique ou d’autres termes équivalents).
L’idée selon laquelle les gens pouvaient se faire “laver le cerveau” est apparue au moment où les chinois(1) ont soumis les prisonniers américains à des programmes d’endoctrinement pendant la guerre de Corée. Certains prisonniers ont été amenés à faire des déclarations publiques procommunistes et contre leur pays. Ces déclarations, et le seul fait qu’elles aient pu se produire, mirent le public américain en émoi. Pour mieux faire comprendre cela, un journaliste, Edward Hunter (dont on découvrit plus tard qu’il était un agent de la CIA) annonça la découverte d’un nouveau processus de manipulation mentale particulièrement efficace par les Chinois . Ce concept de lavage de cerveau fut alors utilisé par les média américains pour expliquer ces déclarations.
La publication, en 1951, du livre de Richard Thomas Condon – the Manchurian Candidate – dans lequel le personnage principal est soumis à un lavage de cerveau pour commettre des assassinats est une autre étape importante de la vulgarisation de ce concept. Un film en fut tiré dans les années 60, puis de nouveau en 2004.
Après la libération des premiers prisonniers coréens, ce furent Robert J. Lifton et Edgar Schein qui publièrent une étude universitaire sur ce thème. Celle-ci conclut que les déclarations antiaméricaines furent faites dans des conditions extrêmes (emprisonnement, conditions extrêmement dures(2), et privation de manière générale) accompagnées d’une offre d’amélioration de ces conditions (une couverture, plus de nourriture, etc). Toutefois, même dans ce cas, ces traitements se sont avérés totalement inefficaces pour ce qui était du changement des comportements de base (la plupart des prisonniers se rétractèrent à leur retour), le seul résultat étant une réponse désespérée destinée à soulager ces conditions extrêmes. Il a également été prouvé que les gens faisant ce type de déclaration avaient déjà “reçu des enseignements gauchistes avant même d’être confrontés à l’idée que leurs geôliers voulaient leur faire adopter. “(3)
Aucune de ces conditions extrêmes ne fut comparable aux conditions constatées pour les nouveaux mouvements religieux et, de toute manière, le changement de comportement ne résultait pas du lavage de cerveau mais était une réponse à des conditions physiques extrêmes et très difficiles.
Même si cela peut être embarrassant pour les défenseurs de la législation proposée actuellement en Belgique, il faut bien dire que ces propositions de loi puisent leurs racines dans la contre propagande lancée par la CIA américaine pour diminuer l’impact de la propagande nord-coréenne contre les Etats-Unis. Il s’agit d’une pseudo science ne reposant sur aucune base scientifique, juridique ou universitaire.
De plus, il est important de comprendre que la seule législation européenne existante et susceptible de crédibiliser le concept de manipulation mentale vient de France et a été fortement critiquée par les universitaires, les organisations des droits de l’homme et les experts constitutionnels. Elle fut également sévèrement critiquée par l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe dans la Résolution 1309 (2002) intitulée “La liberté religieuse et les minorités religieuses en France” qui déclare que “L’assemblée invite le gouvernement français à revoir cette loi et à clarifier la définition des termes “infraction” et “auteur de l’infraction”". Le rapport affirme également que “les termes “secte, dirigeant de fait, sujétion psychologique ou physique” ne sont pas définis par la loi” et que “Les délits devraient être clairement précisés dans la loi pénale”.
Il faut en outre noter l’importance de l’annulation, par le biais du retrait du calendrier du Sénat italien le 23 septembre dernier, d’une proposition de loi ayant trait à la sujétion mentale, qui suivait le modèle de la loi anti-secte française de 2001 et aurait puni d’une peine pouvant aller jusqu’à six ans de prison le délit de “manipulation mentale” soit disant perpétré par des groupes “exploitant la dépendance physique ou psychologique de leurs membres”.(4)
Évolution des théories de la manipulation mentale
Depuis l’époque de la guerre de Corée, plusieurs psychiatres américains (West, Singer, Clark) se sont appuyés sur une mauvaise compréhension (ou une fausse information) des recherches antérieures de Lifton and Schien. Ils les ont adaptées à un contexte religieux en affirmant, en substance, que lorsqu’un individu opte pour un système de croyances inhabituel, c’est parce qu’il a été forcé/persuadé contre son gré d’adopter un ensemble de valeurs provenant d’une autre croyance. Selon ces mêmes psychiatres, tout cela était possible grâce à certaines “techniques mentales” pratiquées par le mouvement en question.
Ces concepts furent élaborés et développés au cours des années 1970 et 1980 dans des textes de psychologie et les “experts” qui les ont écrits furent également appelés comme témoins experts dans des procès en dommages et intérêts intentés par d’anciens adeptes. Ces experts étaient payés pour faire ces témoignages, ce qui devint une source de revenus pour eux alors qu’au même moment, d’autres experts témoignèrent contre leurs théories… Toutefois, le monde universitaire s’accordait généralement pour dire que les hypothèses avancées par Singer (l’un des principaux défenseurs de la théorie de la manipulation mentale) n’étaient pas adaptées et ne permettaient pas de répondre de manière satisfaisante aux comportements des nouveaux mouvements religieux.
Cette théorie fut associée à une vague de “deprogrammings” violents, consistant à extraire de force l’individu d’un groupe (enlèvement) puis à l’emprisonner pour le faire changer de croyance. Même si les déprogrammeurs justifiaient leurs actions par ce soutien pseudo universitaire, de nombreuses condamnations pénales furent prononcées contribuant à fortement diminuer cette pratique qui se poursuit aujourd’hui occasionnellement.
À la suite des préoccupations des universitaires sur la viabilité des théories de manipulation mentale, l’American Psychological Association (APA) constitua un groupe de travail présidé par Singer qui, à son tour, s’entoura de ses collègues sympathisants pour mener cette étude. Au final, l’APA rejeta leurs travaux(5) et les tribunaux américains refusèrent le témoignage de Singer et d’”experts similaires” en déclarant que “leurs théories relatives à la persuasion coercitive pratiquée par les groupes religieux ne sont pas suffisamment fondées pour être admises comme preuve dans les tribunaux fédéraux.”(6)
Plus récemment, les tragédies impliquant Aum Shinrikyo (Japon), Branch Davidians (Etats-Unis) et le Temple Solaire (Suisse) ont relancé le débat sur l’existence réelle du lavage de cerveau.
Récemment, des psychologues tels que Zablocki (également soutenu par Langone et d’autres psychologues appartenant au groupe d’étude de Singer mentionné précédemment) ont essayé de redonner vie au concept mais l’approche est théorique, confuse et ne repose pas sur une véritable étude empirique. “Il semblerait que, comme le rapport de Singer et Ofshe sur le paradigme du lavage de cerveau, les “coûts de sortie” (7) de la théorie de Zablocki sur le lavage de cerveau soient fondamentalement en contradiction avec les fondements théoriques et empiriques dont il se réclame, c’est-à-dire de la recherche généralement acceptée sur la réforme de la pensée communiste. S’il existe une base scientifique pour le point de vue de Zablocki sur le lavage de cerveau, elle devrait s’appuyer sur d’autres sources que sa relation prétendue avec la réforme de la pensée communiste. La recherche abondante et objective sur les NMR (Nouveaux Mouvements Religieux) abordée dans cet article s’inscrit également en faux contre la version de Zablocki et d’autres sur le concept du lavage de cerveau(8) “.
Dick Anthony est un psychologue clinicien qui a participé aux procès qui se sont tenus aux Etats-Unis et en Europe au cours de ces vingt dernières années. Il a réalisé des études très approfondies sur l’ensemble du sujet et résumé les principaux points qui, selon les défenseurs des théories de la manipulation mentale, doivent être présents pour qu’une personne soit subjuguée par un groupe(9) .
Anthony déclare qu’ “Il est important de réaliser que ni la “désorientation” pour reprendre le terme de Zablocki, ni tout autre terme couramment utilisé par les théoriciens du lavage de cerveau pour qualifier l’état de conscience primitive qui, selon eux, est un facteur essentiel du lavage de cerveau comme, par exemple ; la transe hypnotique, la désorientation, des facultés affaiblies, ne sont définis de manière suffisamment spécifique pour les différencier les unes des autres ou de la conscience normale. “(10)
Le point de vue dominant au niveau des universitaires est qu’il n’y a pas de preuve empirique soutenant véritablement ces théories. Il y a également une relation avec le domaine des droits de l’homme comme nous allons le voir ci-dessous.
Toutefois, Anthony poursuit en montrant qu’aucun de ces éléments n’est prouvé et qu’au contraire, la plupart des points ont été contestés par les études universitaires sur les nouveaux mouvements religieux qui rejettent les fondements des théories sur la manipulation mentale. Des études remarquables menées par Eileen Barker(11), James Richardson(12) et bien d’autres encore montrent qu’un grand nombre de gens quittant les nouveaux mouvements religieux réfutent l’hypothèse de la persuasion coercitive qui est un facteur essentiel de ces arguments.
De plus, il est nécessaire d’examiner les enjeux que cela représente au niveau des droits de l’homme.
Où finit la persuasion acceptable et où commence la manipulation mentale ? Nous recevons chaque jour des centaines de messages. Partis politiques, produits de consommation, sécurité au domicile, placements financiers, etc. La liste n’en finit pas et tous ces éléments ont un impact plus ou moins grand sur nous. Nous supposons à juste titre que chaque individu, ayant atteint l’âge de maturité, entre dans un monde riche en choix et en possibilités (et responsabilités). Notre système judiciaire est basé dans une large mesure en partant du principe que l’individu est toujours responsable de ses choix sauf dans les cas extrêmes de présentation fallacieuse et frauduleuse, délit traité par les lois en vigueur. Vivre dans une société libre va de pair avec la responsabilité de choix.
Par conséquent, l’intégration du concept de manipulation mentale au niveau législatif, concept pour lequel il n’y a pas de consensus psychologique, sociologique, juridique ou même universitaire (ou, en fait, de définition prouvable) présente un scénario cauchemardesque pour le système judiciaire. Nous verrions des partis politiques poursuivis pour avoir manipulé des gens afin qu’ils votent et croient en leurs promesses électorales (particulièrement lorsqu’elles ne sont pas tenues) et des vendeurs pour avoir “persuadé” quelqu’un à acheter quelque chose qu’il ne voulait pas vraiment.
Nous avons les droits de l’homme et les responsabilités qui vont de pair.
Pire encore, lorsque nous conférons à un autre la responsabilité de définir ce qu’est la pensée correcte nous entrons dans le domaine d’une police d’Etat et d’un gouvernement fasciste. Qui dira quand quelqu’un a subi “une coercition mentale” ou lorsque quelqu’un est “faible mentalement” ? sur quels critères va-t-on décider si une personne a été “leurrée” par un mouvement religieux (ou politique) ? Où se situe la frontière ?
La frontière correspond aux faits prouvables, comme le prévoient nos systèmes législatifs. Si quelqu’un présente quelque chose de manière fallacieuse et frauduleuse dans le but d’en tirer un gain financier (ou autre), alors cela doit être prouvé par des faits. Persuader simplement quelqu’un de la validité ou de la fausseté d’une idée ou d’une idéologie est une question de choix et de décision personnels et une société libre ou ouverte ne doit pas autoriser de législation interdisant les échanges d’idées ou la pratique libre et ouverte d’une religion ou croyance.
Une dernière question reste en suspens, celle de la victime. Il est vrai que des gens peuvent quitter un mouvement et se sentir désorientés, malheureux, mécontents et insatisfaits de leur expérience. Cela se produit avec des gens qui quittent les religions dominantes et cela se produit avec des gens qui quittent les partis politiques majoritaires (et minoritaires) et d’autres groupes sociaux. Il arrive également que les parents soient inquiets de ce que font leurs enfants et il arrive parfois qu’ils ne soient pas suffisamment en bonne communication avec eux pour résoudre les problèmes qu’ils rencontrent. Certains peuvent être déçus par leurs anciens idéaux mais cela ne justifie pas un recours à la législation.
Dans ces circonstances et dans celles où des gens ont besoin d’informations supplémentaires sur les mouvements religieux, la solution réside en une institution vraiment ouverte, où le dialogue peut intervenir et une information objective peut leur être fournie. Lorsque des gens sont déçus après avoir quitté un groupe, ils peuvent alors avoir besoin de groupes de soutien pour les aider pendant les périodes difficiles. Toutefois, tous les points ci-dessus doivent être traités avec objectivité et impartialité – sans stigmatiser ou dénigrer des systèmes de croyance pouvant sembler comme inhabituels ou non.
Il est nécessaire de disposer d’un Centre où les religions puissent dialoguer avec le gouvernement. Un lieu ou une information impartiale serait recueillie et mise à disposition constituerait un service public. L’actuelle MIVILUDES (Mission Interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires) pourrait certainement être transformé en un organisme de ce type et apporter alors un service précieux à la société.
- Edword Hunter, Brainwashing in Red China (New York : Vanguard Press, 1951)
- Robert j.Lifton, “Home by ship : Reaction Patterns of American Prisoners of War Repatriated from North Korea”, Edgar schein, “The Chinese Indoctrination Program for Prisoners of War.”
- Robert J.Lifton, “‘Thought Reform’ of Western Civilians in Chinese Communist Prisons.”
- Centre for the Study of New Religions : www. cesnur.org/2005/brainwash_11.htm
- APA Mémorandum du 11 juillet 1989
- US v.Fishman 1990
- Les coûts de sortie sont associables au trauma qu’un individu peut expérimenter en envisageant le départ d’un mouvmeent et sont liés aux prolbèmes de réajustement à la société après avoir préalablement investi autant de sa vie dans ce mouvement, ce qui rend difficile de quitter le groupe. Ce phénomène a été associé au lavage de cerveau et à la “pression psychologique” par ceux qui soutiennent les théories de la manipulation mentale mais a été largement discrédité par les études empiriques (vior références ci-dessous à Barker, Richardson, etc.)
- Dick Anthony et Thomas Robbins “Conversion and ‘Brainwashing’ in New Religious Movements.”
- Il s’agit de : l’absence de pré-motifs, désorientation, affaiblissement des facultés, suggestibilité, imposition coercitive ou involontaire d’un monde ou d’un point de vue défectueux, imposition coercitive d’un faux moi, agence de secours, coûts de départ.
- ibid.
- Eileen Barker The Makin of a Moonie: Choice or Brainwashing? 1984
- James Richardson, Social Psychological Critique of “Brainwashing” Claims about Recruitment to New Religions (1993).